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De la guerre anti-récolte et anti-cheptel au terrorisme anti-consommateur

Par le Docteur Patrick Barriot.

   
         
 

Initialement utilisée en temps de guerre, la contamination de produits de consommation courante au moyen d’agents chimiques ou biologiques est désormais utilisée par les groupes terroristes qui y voient un moyen efficace de semer la terreur ou de ruiner des secteurs économiques ciblés.

L’analyse d’événements proches impose de considérer attentivement le risque de contamination de produits de consommation courants au moyen d’agents chimiques ou biologique. En situation de guerre, l’objectif plus ou moins clairement affiché est d’affamer la population en détruisant les récoltes et les cheptels. Pour les groupes terroristes, l’effet recherché n’est pas tant de tuer un grand nombre de personnes que de déclencher une réaction de panique ou de ruiner une filière économique.

Contamination des aliments

Durant la guerre du Vietnam, les forces américaines ont utilisé en grande quantité des défoliants et des herbicides qui furent déversés sur la jungle vietnamienne. L’objectif était de détruire la couverture végétale sous laquelle se cachait l’ennemi, mais également d’annihiler les ressources alimentaires des combattants nord-vietnamiens. La destruction des récoltes fit appel à de nombreux agents chimiques dont l’agent bleu (acide cacodylique), et l’agent orange (acide 2,4,5-trichlorophénoxyacétique) qui contenait également de la dioxine connue pour ses effets tératogènes et carcinogènes. Il n’y a donc rien de surprenant à ce que les terroristes utilisent le même type de procédés, non pour affamer une population, mais pour semer la panique ou ruiner un secteur économique.

En 1977 fut signalée une contamination au mercure d’agrumes en provenance d’Israël qui étaient destinés aux marchés européens. Seule une douzaine de personnes fut intoxiquée mais les exportations d’agrumes israéliens marquèrent un ralentissement important. En mars 1989 des raisins chiliens importés aux Etats-Unis furent contaminés par du cyanure. Aucune intoxication humaine ne fut observée mais plusieurs pays suspendirent aussitôt l’importation de fruits en provenance du Chili. Il y a donc un découplage évident entre la gravité de l’intoxication et ses répercussions économiques.


En ce qui concerne les agents biologiques, le Dr Anton Dilger utilisa en 1915 des cultures d’agent de la maladie du charbon (Bacillus anthracis) pour contaminer des bovins destinés aux Alliés en Europe. Durant la Seconde guerre mondiale les Britanniques ont envisagé de faire livrer à l’Allemagne du fourrage contaminé par l’anthrax. L’épidémie récente de fièvre aphteuse qui a sévi en Grande-Bretagne souligne la réalité du risque infectieux, accidentel mais également criminel, pesant sur le cheptel. Les champs de céréales ou de pommes de terre sont également menacés comme en témoignent, par le passé, les tentatives de destruction de champs de pommes de terre au moyen de doryphores. En réduisant la biodiversité et les moyens naturels de résistance, la dissémination actuelle des céréales génétiquement modifiées pourrait favoriser une contamination de masse.

L’agent pathogène peut viser directement le consommateur et non plus les cultures ou les cheptels. Des officiers japonais auraient tenté d’assassiner des membres d’une commission de la Ligue des Nations en contaminant des fruits avec l’agent du choléra. Une fois de plus, le terrorisme s’est inspiré des techniques militaires. En janvier 1972, deux membres de l’Ordre du Soleil Levant furent arrêtés en possession de 40 kg d’agents de la fièvre typhoïde (Salmonella typhi). En septembre 1984, dans l’Oregon (Etats-Unis), les membres d’une secte contaminèrent la nourriture de dix restaurants d’une même chaîne au moyen d’une culture liquide de ce même agent de la fièvre typhoïde, provoquant l’intoxication de près de 600 personnes. Leur but était d’influer sur l’issue d’une élection locale.

Contamination des boissons

A partir de 1932, l’unité 731 japonaise dirigée par les professeurs Shiro Ishii et Kitano Mosaji élabora des programmes de recherche visant la contamination des réserves d’eau en Mandchourie. De nombreuses attaques biologiques furent ensuite lancées contre des villes chinoises. La contamination de l’eau par des agents biologiques (agent du choléra, agents des fièvres typhoïdes et des gastro-entérites) ou par des agents chimiques variés (toxine botulique, thallium, cyanure…) représente un risque permanent en situation de crise.


Le déversement de toxine botulique dans le réseau d’alimentation en eau potable ne résume pas le risque terroriste et la chloration de l’eau n’élimine pas tout danger. Dans les années 80, des dissidents irakiens furent contaminés par des boissons et des aliments contenant du thallium. En mars 1992, des concentrations létales de cyanure de potassium furent découvertes dans des réservoirs d’eau d’un camp de l’armée turque à Istanbul. Cette attaque chimique fut revendiquée par le PKK. En janvier 1995, une dizaine de militaires russes sont morts au Tadjikistan après avoir bu du champagne contaminé au cyanure. Tout récemment, dans le nord de la Chine, trois enfants sont morts et 3 000 autres sont tombés malades, après avoir bu du lait de soja servi dans huit écoles primaires. Cette intoxication, étouffée par les autorités chinoises, n’a été rendue publique que le mercredi 9 avril 2003 dans le journal China Daily. Selon les premières investigations, il pourrait s’agir d’un empoisonnement criminel.


Extension de la menace

La contamination par un agent chimique ou biologique ne se limite pas aux aliments et aux boissons. Les produits cosmétiques et les produits pharmaceutiques offrent à divers agents une voie privilégiée de pénétration dans l’organisme, en particulier la voie cutanéo-muqueuse (collyres, crèmes, rouge à lèvres, aérosols, brumisateurs….). Un flacon de parfum Chanel 5 a ainsi été chargé de neurotoxique sarin. De son côté, le docteur Wouter Basson qui pilotait le projet Coast en Afrique du Sud mettait au point des cigarettes truffées de spores d‘anthrax ! Par ailleurs, les progrès de l’ingénierie génétique permettent dès à présent de produire des toxines en grande quantité grâce à des bactéries transgéniques. Il est également possible d’insérer les gènes codant pour des toxines redoutables dans le génome de bactéries « innocentes » qui vivent normalement dans l’intestin de l’homme. Ainsi, un banal colibacille (E.coli) transmis à l’homme pourrait déjouer les tests de dépistage d’agents pathogènes et sécréter in situ, dans l’intestin, la toxine du choléra, de la diphtérie ou du botulisme.

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